Localisation : Haute-Gatineau
Thème : De la souche au moulin
Année : 1939
Capsule(s) reliée(s) :

1867-1960 - De la souche au moulin
Capsule
C5
Un violon, une gigue et un sourire

Gros plan sur une partie de l’auditoire d’un camp forestier de la Canadian International Paper vers 1939. Le large sourire de cinq d’entre eux laisse supposer que le spectacle est fort amusant.
Gros plan sur une partie de l’auditoire d’un camp forestier de la Canadian International Paper vers 1939. Le large sourire de cinq d’entre eux laisse supposer que le spectacle est fort amusant.
L’entretien des outils occupe la première place dans les passe-temps des hommes. Dans cette photographie, prise en 1903, Bob Duff travaille à l’affûtage de sa hache dans un chantier de la rivière Noire, dans le comté de Pontiac.
L’entretien des outils occupe la première place dans les passe-temps des hommes. Dans cette photographie, prise en 1903, Bob Duff travaille à l’affûtage de sa hache dans un chantier de la rivière Noire, dans le comté de Pontiac.
Cette illustration reconstitue une fête qui se déroule dans un camp de bûcherons où gigueurs et violoneux canadiens-français rivalisent d’ardeur pour livrer un spectacle enlevant.
Cette illustration reconstitue une fête qui se déroule dans un camp de bûcherons où gigueurs et violoneux canadiens-français rivalisent d’ardeur pour livrer un spectacle enlevant.
Trois instruments à corde différents servent à animer cette soirée, vers 1939, dans un camp de la Canadian International Paper.
Trois instruments à corde différents servent à animer cette soirée, vers 1939, dans un camp de la Canadian International Paper.
La musique à bouche est un instrument de musique qui permet de lancer des concerts impromptus dans un campement de bûcherons. Son avantage indéniable : il est très petit!
La musique à bouche est un instrument de musique qui permet de lancer des concerts impromptus dans un campement de bûcherons. Son avantage indéniable : il est très petit!
Partie de cartes dans un camp forestier de la compagnie Abitibi dans le nord ontarien, en 1955. C’est le passe-temps le plus populaire des travailleurs de chantier.
Partie de cartes dans un camp forestier de la compagnie Abitibi dans le nord ontarien, en 1955. C’est le passe-temps le plus populaire des travailleurs de chantier.
Les musiciens accompagnent les gigueurs dans cette soirée festive d’un chantier forestier de la Canadian International Paper, vers 1939
Les musiciens accompagnent les gigueurs dans cette soirée festive d’un chantier forestier de la Canadian International Paper, vers 1939

Le père Joseph-Étienne Guinard, missionnaire dans les camps forestiers de la Haute-Gatineau, écrit dans ses mémoires qu’il y a toujours « un petit espace bien nettoyé sur le plancher » d’une cambuse, un espace qui indique « à l’étranger que ces robustes bûcherons sont aussi de bons danseurs1 ». Et d’ajouter : « Il y [a] toujours un violoneux dans le groupe; [c’est] souvent le meilleur gigueur2, et la plupart des bûcherons aiment bien cogner de la semelle et du talon » Parfois, une soirée impromptue s’organise et les hommes, enjoués, décident de monter un spectacle pour le plus grand plaisir des visiteurs qui sont de passage. La plupart des chansons s’inspirent de la vie des coureurs des bois et des voyageurs de l’époque de la traite des fourrures. En 1839, dans une cambuse de la rivière Rouge, un lieutenant-colonel de l’armée britannique, Sir Daniel Lysons, se voit offert un tel spectacle3. Dans son journal, il rapporte un jeu amusant dans lequel on accroche une longue queue en papier à l’arrière du pantalon d’un des bûcherons. Celui-ci se promène alors en dansant dans la cambuse, les mains dans les airs en chantant « Tu ne me mettras pas le feu au derrière », tandis qu’un autre bûcheron le suit avec un éclat de cèdre enflammé, essayant de mettre le feu à la queue de papier. Ce jeu est suivi d’un sketch dans lequel plusieurs hommes s’assoient sur deux bancs placés en parallèle, en faisant semblant de ramer un grand canot de Montréal tout en chantant une belle barcarolle4 romantique, une des balades des anciens voyageurs. Après quelques couplets, au moment fatidique où ils s’engagent dans un rapide et que leur canot chavire, ils se roulent par terre dans toutes les directions, jusqu’à leurs lits, pour entamer leur nuit de sommeil5!

Qu’il s’agisse des cambuses plutôt primitives ou des camps de bûcherons beaucoup plus confortables du 20e siècle, les périodes de relâche des gars de chantiers, en soirée et le dimanche, sont meublés des mêmes occupations et des mêmes loisirs6. Ces rares moments de liberté sont tout d’abord consacrés aux incontournables soins de leurs vêtements et de leurs outils : au séchage du linge, des mitaines et des bottes ou des mocassins détrempés, à la fabrication de manches de haches, à l’affûtage de ces dernières, à l’aiguisage des lames des godendards, etc. Les charretiers en profitent pour réparer des attelages, tandis que le cuisinier tire parti de ce moment de calme pour pétrir la pâte du pain qu’il entend servir au déjeuner. Pendant ce temps, certains lisent de vieux hebdomadaires défraîchis, jouent aux cartes ou s’amusent à raconter des histoires à boire debout7. D’autres se mettent à chanter jusqu’à ce que le violoneux du camp lance un air endiablé qui, pour un moment, amène les hommes à battre la mesure avec leurs pieds et leurs mains ou à danser en fous au milieu de la pièce8. Mais les passe-temps favoris de ces bûcherons sont surtout liés aux jeux d’adresse et aux épreuves de force9, dont l’exemple le plus répandu est le tir au poignet. Ce sont des admirateurs sans bornes des hommes forts « dont les exploits, véridiques ou imaginaires, étaient racontés par tous et chacun. La force physique phénoménale primait sur tout et faisait l’objet de beaucoup de discussions, de palabres et de paris10. »L’esprit festif présent dans les chantiers par contre cache parfois la détresse : les longs mois d’hiver passés loin de la famille tout comme le caractère pénible du travail en forêt mènent parfois à la dépression.

C’est surtout le samedi soir que les hommes lâchent leur fou, puisqu’ils peuvent faire la grasse matinée le dimanche matin. On joue du violon, de la musique à bouche et de l’accordéon et on danse jusqu’aux environs de minuit11. Mais ce sont les jeux de cartes qui sont la principale distraction12. Même si les compagnies forestières défendent de jouer à l’argent et s’opposent à l’entrée de boisson dans les chantiers, elles sont incapables de l’empêcher. Le dimanche est un jour de repos. C’est l’occasion de refaire son lit avec de nouvelles branches de sapin baumier, de raccommoder et de laver son linge, de graisser ses bottes de travail et, parfois, pour certains, d’aller à la pêche ou à la chasse afin de varier un tant soit peu le menu du chantier13.

Allez plus loin sur le web!
Court métrage documentaire, classique du cinéma direct de l’ONF, témoignant de la vie de 165 bûcherons isolés dans les forêts enneigées :
Site Web

Visitez :
La salle « La forêt exploitée » du Centre d’interprétation de l’historique de la protection des forêts contre le feu de Maniwaki. Vous découvrirez le mode de vie des valeureux travailleurs forestiers à l’époque où le cheval était roi.
Site Web

Références et définitions

1 Serge Bouchard (Éd.), père Joseph-Étienne Guinard, o.m.i., Mémoires d’un simple missionnaire, Québec, ministère des Affaires culturelles, 1980, p. 90.

2 La gigue est une danse rapide ou très rapide, d’origine anglaise ou irlandaise (jig ou jigg), très appréciée de la population d’origine canadienne-française.

3 John W. Hughson et Courtney C. J. Bond, Hurling Down the Pine, Chelsea, The Historical Society of the Gatineau, 1987, p. 88-91. Voir aussi : Sandra J. Gillis, The Timber Trade in the Ottawa Valley, 1806-1854, Ottawa, Parks Canada, Manuscript Report no 153, p. 136 et Sir Daniel Lysons, Early Reminiscences, London, J. Murray, 1896, p. 145-147.

4 Chanson au un rythme berceur à trois temps qui évoque le balancement d’une barque sur les flots.

5 John W. Hughson et Courtney C. J. Bond, op. cit., p. 89.

6 Donald MacKay consacre un chapitre entier à cette question. Voir : Donald MacKay, The Lumberjacks,  Toronto, McGraw-Hill Ryerson, 1978, p. 240-251.

7 John Springer, Forest Life and Forest Trees. Lumbering on the Various Rivers of Maine and New Brunswick, New York, Harper and Bros, 1851, p. 129. Également : Audrey Saunders, Algonquin Story, Toronto, Department of Lands and Forests, 1946, p. 39.

8 George Munro Grant, Picturesque Canada; The Country as it Was and Is, Toronto, Belden Brothers, 1882, volume 1, p. 224.

9 Claire-Andrée Fortin, « Notes sur les conditions de vie et de travail des bûcherons en Mauricie au 19e siècle », dans Musée national de l’Homme, Bulletin d’histoire de la culture matérielle, no 13 (automne 1981), « Exploitation forestière », Ottawa, Musée national de l’Homme, 1981, p. 90.

10 Joseph-Étienne Guinard, op. cit., p. 92.

11 Audrey Saunders, op. cit., p. 39.

12 J. E. Boyle, « My Life and Times in the Bush » dans Up the Gatineau, no 15 (1989), p. 8; Joshua Fraser, Shanty, Forest and River Life in the Backwoods of Canada, Montreal, J. Lovell & Sons, 1883, p. 25; John W. Hughson et Courtney C. J. Bond, op. cit., p. 65.

13 Sandra J. Gillis, op. cit., p. 135. Ce témoignage est confirmé par celui de Joshua Fraser : Joshua Fraser, op. cit., p. 96.

Sources et légendes des médias secondaires

PHOTO No 1
Source : Archives de la Ville de Gatineau, P030-01_0006_p0124.
Légende : Gros plan sur une partie de l’auditoire d’un camp forestier de la Canadian International Paper vers 1939. Le large sourire de cinq d’entre eux laisse supposer que le spectacle est fort amusant.

PHOTO No 2
Source : Archives provinciales de l’Ontario, Collection Charles McNamara.
Légende : L’entretien des outils occupe la première place dans les passe-temps des hommes. Dans cette photographie, prise en 1903, Bob Duff travaille à l’affûtage de sa hache dans un chantier de la rivière Noire, dans le comté de Pontiac.

PHOTO No 3
Source : Metropolitan Toronto Library Board. Dessin de Dan Beard intitulé « Sunday in Camp ».
Légende : Cette illustration reconstitue une fête qui se déroule dans un camp de bûcherons où gigueurs et violoneux canadiens-français rivalisent d’ardeur pour livrer un spectacle enlevant.

PHOTO No 4
Source : Archives de la Ville de Gatineau, P030-01_0006_p0116.
Légende : Trois instruments à corde différents servent à animer cette soirée, vers 1939, dans un camp de la Canadian International Paper.

PHOTO No 5
Source : Bibliothèque et Archives Canada, C 30813.
Légende : La musique à bouche est un instrument de musique qui permet de lancer des concerts impromptus dans un campement de bûcherons. Son avantage indéniable : il est très petit!

PHOTO No 6
Source : Archives de la compagnie Abitibi Paper.
Légende : Partie de cartes dans un camp forestier de la compagnie Abitibi dans le nord ontarien, en 1955. C’est le passe-temps le plus populaire des travailleurs de chantier.

PHOTO No 7
Source : Archives de la Ville de Gatineau, P030-01_0006_p0121.
Légende : Les musiciens accompagnent les gigueurs dans cette soirée festive d’un chantier forestier de la Canadian International Paper, vers 1939.